2 ter - La figure de proue : suite et fin par Fanny

Suite de Fanny, 18 ans, retranscrite par sa mère :

(NDLR : pour bien comprendre, il faut absolument lire la version de la fin de La Figure de proue, conçue par Christine Adelie)
Vous n’y êtes pas du tout ! la narratrice est une menteuse. Je suis sa fille. Je connais son travers, à toujours vouloir refaire la réalité à son image combien maladroite…

Savez-vous ce qu’elle fit ? c’est elle qui avait un carnet de croquis dans son sac plein d’autres bardas, et non pas le Jacques de son histoire, vous ne la connaissez pas ? elle vous attribue à vous, les petites manies ou les travers qu’elle a elle-même ! soit dit en passant, ce n’est pas une tare de trimballer du matos dans son sac, mais ma mère c’est l’exagération, son sac, n’y allez pas…

Enfin, oui, elle avait quelques fusains, et un cutter pour les tailler.

Je n’ai jamais su comment elle s’y est prise, timide, pour entrer en contact avec les deux boutonneux, Jacques et Derek, mais en tout cas, elle l’a fait. Ils ont marché très vite, tous les trois sous la pluie froide, jusqu’au pub enfumé, non loin, aux vitres embuées, et elle a commandé un thé et un apple pie et eux, mécontents, des bières anglaises, de la Ginger Ale, je crois, selon l’un de ses récits contradictoires.

C’est là qu’ensemble, ils ont conçu le défi fou qui a bien failli leur coûter cher.

C’est la faute du français, selon ma mère. Il voulait agir vite. Elle lui a immédiatement donné raison, emballée, elle serrait son cutter. Le cutter leur a donné des idées. Soit ils rachetaient la Belle Figure de proue au Conservatoire du Musée, mais pfff… ils n’en avaient pas les moyens, soit ils iraient en pirates la nuit, la réformer.

Jacques a souri, suffisant, devant l’insignifiant cutter de ma mère. C’était un type un peu fou, selon ma mère, et je ne serais pas étonnée qu’elle en ait pincé pour lui. Mais sans se l’avouer, étant du genre détachée des réalités. Enfin, le soir même, le Jacques avait réuni un impressionnant outillage de sculpture. Ils sont retournés au Musée, ils avaient peu de moyens, certes, mais ils étaient ingénieux, et dotés d’un passe pour une semaine d’entrées dans tous les hauts-lieux de Londres, ils se sont donc réintroduits au Musée et cachés jusqu’à l’heure de fermeture. Ma mère pestait parce que son rôle était juste de monter la garde. Derek et Jacques ont à nouveau escaladé les échafaudages, cette fois prestement, avec des repères acquis la première fois. Derek portait une sacoche avec tous les outils, gouges, ciseaux à bois etc… lentement Jacques, visage tendu, taillait dans le menton de la Belle, chirurgien de l’âme, l’âme du bois, bien sûr… voulant réparer l’infecte trahison. Il lui fit une gracile courbure de cygne, elle devenait précisément ce que les trois fous attendaient. Dont ma mère. Il avait des doigts de magicien. Ma parole, elle, ma mère, était aussi furieuse que les deux acolytes, on aurait dit la révolte de Pinocchio contre Gepetto, elle en faisait une affaire personnelle, on aurait pu croire que c’était elle, la Figure de Proue. En tous cas les deux boutonneux la voyaient à peine. Elle avait sans doute elle aussi un peu d’acné sur le front, ma mère.

Ils ont dû mettre deux bonnes heures, éclairés par des lampes torches qui faiblissaient. Quand enfin les deux idéalistes descendirent de leur perchoir de bois, ils s’enlacèrent, à trois cette fois, rompus, fatigués, vainqueurs, et faillirent même tous les trois s’embrasser sur la bouche, à la Russe. Je connais ma mère, elle n’avait jamais dû embrasser un garçon, à cette époque, ayant juré que ce serait Achab, le premier, ou rien. Achab, vous savez, dans Moby Dick. Ma mère lisait trop et ne vivait donc pas.

Bref, après s’être embrassés à la russe, euphoriques mais ne laissant aucune place à un trouble éventuel charnel qui eut été naturel pour des jeunes post adolescents, ils se précipitèrent sur le front face au visage de la Belle Figure de bois.

Vous allez rire, mais d’un rire mauvais : la Belle avait changé du tout au tout, vue de face. En réparant l’outrage fait à son menton de profil, l’artiste réformateur avait défait le TOUT. Le Tout ou Rien. Moi qui n’ai que 18 ans, j’en sais plus qu’eux à leur âge et maintenant. Envolée la magie, la Belle de face, avait le regard morne, ses paupières lascives un côté ordinaire, Bessy, as-tu bien cuit le porridge ? Harry, faut sortir la poubelle ! Jacques est parti droit sans se retourner sans un au revoir. Derek s’est accroupi au sol le visage dans ses mains, et ma mère tremblante arpentait la galerie en relevant sans cesse ses cheveux, pour s’éclaircir les idées. Ils avaient trouvé une porte dans les arrières salles, n’ouvrant que dans un sens, utilisable pour leur déroute. Ils se sont enfuis, même pas ensemble, l’un après l’autre. Plus jamais ils ne se sont revus, si j’ai bien compris.

Morale de cette histoire : on ne peut refaire la Beauté ou quelque chose comme ça, qu’en dites-vous ?