2 bis - La figure de proue : suite et fin par Christine Adélie

Esquisse de la figure de proue par l'architecte naval LINTON... Le jeune français, chercha son briquet frénétiquement, tenta d’allumer sa gitane mouillée, en vain, les doigts tremblants. L’anglais, lui, affichait un visage fermé, livide, mâchoire serrée, le flegme qui contient l’effroi, ne le laisse déborder ? Pour rien au monde je n’aurais quitté mon poste de surveillance, changeant simplement de position quand quelques marcheurs imperturbables, venaient de courts instants me cacher les deux amis.

Hélas, impossible de savoir quelle était leur terrible découverte.

Ils sont partis ensuite sans un mot, les épaules tristes. Leur silence subit me rendait impatiente, folle d’envie de voir aussi … mais quoi ?

Je suis revenue sur mes pas, et me suis à nouveau plantée devant la Belle écumante. Un agent des services d’entretien travaillait non loin, effaçant des traces de doigts sur un tabloïd vitré au centre de la galerie. Je suis allée vers lui, et dans un anglais approximatif, lui ai demandé s’il était envisageable (is it possible, ou bien could it be) de regarder la Belle figure de proue de profil. Il fit mine de ne rien entendre, l’animal. J’ai utilisé mon arme, la ténacité, celle qui m’a souvent aidée et inversement joué des tours, par ailleurs, donc je n’ai pas quitté l’agent, tentant d’autres tournures idiomatiques (should I have the possibility, may I)… finalement, il m’a lancé un regard vide, rapide. Il avait ce teint de Londonien, pâlichon, avec des nuances de rose aux joues, et de fins cheveux laissés longs dans le cou, comme ces stars du rock qu’on voit à la télé. C’est sans doute son côté rock star qui l’a conduit à m’aider dans mon entreprise, dérogeant aux règles : il lui a suffit de déverrouiller le châssis voisin de la Belle, une autre figure de proue, assez ordinaire, celle-ci, montée sur roulettes escamotables, et : ainsi, j’ai pu, sans escalade aucune, m’approcher de la Belle sous un angle imprévu…

Quel Diable a pu concevoir une tel déconcerto ! Misère. Silence des anneaux et des cordages, silence du vent et de la pluie, mon cœur s’est arrêté, non pas à la vision étonnante face à moi, non ! Soudain je revoyais les épaules tristes des deux amis, et leur déception m’était encore plus terrible, à cet instant précis. Je les avais laissé partir, j’aurais voulu les rattraper, partager avec eux l’immense désarroi.

L’autre côté de la Beauté, était à hurler de révolte. L’artiste, s’il mérite encore ce nom, avait sculpté dans l’essence de bois rare, un menton fuyant, engorgé dans un amas de chair molle, en d’autres termes, la Belle, la si belle, vue de trois quarts, perdait son allant terrible, son combat joyeux, pour révéler l’irrévélable : l’arrière plan inavouable, la veulerie, la négligence, le laid au petit matin.

Ça m’a fait mal pour Jacques, mon compatriote, et Derek aussi. J’aurais voulu les revoir, mais il est évident qu’ils éviteraient à présent le Musée de GreenWitch.