L'ombre du vent

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Je viens de tourner la dernière page de "L'ombre du vent", roman de Carlos Ruiz Zafon...D'un livre qu'on vient de lire et qu'on a aimé, on peut certes évoquer le style.. ou bien encore l'élégance de la pensée, ou l'univers étonnant, ou... , ou quoi ? tant de considérations d'ordre littéraire, sont bien venues, aisées à formuler, les amis vont hôcher la tête en vous écoutant - mais :  jamais au grand jamais je n'avais lu un roman aussi tonique, et le mot est faible. Sa force littéraire passe au second plan, derrière un élan plus vaste, une force cent fois plus vivante que celle des livres, y compris ceux qu'on voudrait éternels en les conservant pour toujours dans les cimetières à livres. Allusion au "cimetière des livres oubliés"... lieu fantastique d'où part toute cette histoire...
Je veux dire, tonique, oui, ...l'écriture d'un écrivain qui fonce tête baissée, sans barrières, un peu ce genre de copain que vous avez peut-être observé lorsque vous étiez étudiant, le genre qui vous surprend, celui qui moyennement sage sur les gradins des amphithéâtres de l'université, se révèle un jour : fou sans limites, vous fait vous redresser pour mieux le voir, avec grand étonnement, quoi, c'est à lui cette voix de stentor ? quoi, c'est bien notre camarade, qui monte sur la table ? quoi, c'est lui qui brave les hiérarchies et passe outre les règles de bienséance ?  certes un fou, ou simplement un type allant jusqu'au bout de sa puissance sans s'encombrer de superflus principes... C'est ainsi que j'imagine Zafon...
D'abord, un conteur d'histoires. Imbriquées les unes aux autres. Quelques fois, est-ce à cause du titre "l'ombre du vent", ou de quelques passages un peu alanguis, surtout au début du roman, j'ai pu me croire dans "La familia de Pascal Duarte", de Camilo José Cela, question d'atmosphère, question de vent qui balaye la terre et les rochers, le Tibidabo sec dans le froid de l'hiver ou bien battu par la pluie glacée, de l'âpreté des gens, de l'intimité de la confidence. Mais bien vite, sans plus s'attarder sur le style, pas plus que l'auteur n'y met davantage de soins, pris lui aussi dans les imbroglios, lui et nous , nous dévorons l'histoire. Elle prend tellement le dessus, que pour ses besoins, les personnages s'oublient, à prendre parfois toute la place, et tout le temps qu'il leur faut, pour révéler quelques parts extrèmes de leur mystère, enfin quelques parts minimes, ce qui nous tient alors en haleine. On y rencontre des personnages trucculents, pittoresques, une cour des miracles, et le stylo ayant appartenu à Victor Hugo, utilisé pour rédiger quelques traductions ou articles de documentation, instrument convoité mais brûlant les doigts, sauf lorsqu'il est saisi un jour par des doigts eux-même brûlés, mais là j'en dis trop, stop !
Ce livre est le meilleur qu'on puisse trouver, sur la relation réciproque entre un lecteur et son auteur. C'est ce dont nous lecteur, avons rêvé un jour ou l'autre, une rencontre avec l'auteur de notre livre de chevet, fut-elle violente, dangereuse. Dans la même catégorie de trésors, rangeons le roman "Coeur d'encre", et les films "des nouvelles du bon Dieu", et "La rose pourpre du Caire" où la réalité interfère étrangement avec l'irréel...
J'aimerais proposer ici un court extrait, que j'ai retenu parce qu'il m'a émue. L'émotion n'étant qu'une expérience accessoire, je tiens à le dire, dans ce roman où le premier sentiment est la curiosité et la sensation d'être pris dans l'histoire incapable de l'abandonner. Enfin l'épisode choisi met en scène le croisement d'émotions entre deux amoureux qui ne s'avouent pas encore leur amour. Où il est question d'un jeune fille très fière, prenant le risque, malgré sa fierté, d'essuyer un refus, c'est splendide, elle ose, elle fonce, mais avec pudeur. Foncer avec pudeur ? 

"Nous restâmes un moment silencieux, en regardant le feu crépiter.

-          Hier soir, après t’avoir quitté, j’ai écrit une lettre à Pablo, dit Béa.

J’avalai ma salive.

-          A ton fiancé l’aspirant ? Pourquoi ?

Béa sortit une lettre de son chemisier et me la montra. L’enveloppe était fermée et timbrée.

-          Je lui dis que je veux qu’on se marie très vite, dans un mois si possible, et qu’on quitte Barcelone pour toujours.

J’affrontai son regard impénétrable, presque en tremblant.

-          Pourquoi me racontes-tu ça ?

-          Parce que je veux que tu me dises si je dois ou non l’envoyer. C’est pour ça que je t’ai fait venir, Daniel.

J’observai la lettre qu’elle agitait comme un cornet à dés.

-          Regarde-moi, dit Béa.

Je levai les yeux et soutins son regard. Elle baissa les siens et partit à l’autre bout de la galerie. Une porte conduisait à la balustrade de marbre donnant sur la cour. Je vis sa silhouette prête à se fondre dans la pluie. Je la rejoignis, l’arrêtai et lui arrachai la lettre des mains. La pluie lui fouettait le visage, balayant ses larmes et sa rage. Je lui fis regagner l’intérieur de la villa et l’entrainai devant la chaleur du foyer. Elle fuyait mon regard. Je pris l’enveloppe et la jetai dans les flammes. Nous contemplâmes la lettre qui se fendillait dans les braises, et les pages qui s’évaporaient en volutes de fumée bleue, une à une. Béa s’agenouilla près de moi, des larmes dans les yeux. Je la serrai dans mes bras et sentis son haleine dans mon cou."
 

Ce que vous venez de lire ne reflète pas l’étendue des multiples péripéties de cette histoire. S’il faut un jour la transposer au cinéma, c’est Spielberg qui viendrait à point nommé. Et à condition de prendre des vitamines, tant ça lui demandera de forces.

Bravo, monsieur Zafon,  vous écrivez une histoire, et vous ne le faites pas à moitié. Il ne s’agit même plus de littérature, vous l’avez dépassée. Il s’agit de feu.

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