Cinéma marocain : "Amours voilées" d'Aziz Salmy

Publié le par Adelie

amvoil.JPGLe film marocain "Amours voilées", ("Hijab el hob"), où comment l'arbre  peut cacher la forêt. Où il est (apparemment) question d'une hélas banale histoire d'amour hors mariage. Prétexte pour un débat sur le port du voile et sa symbolique. Où derrière l'histoire s'en cache une autre, celle du non-engagement, celle de l'impermanence, ne jamais dire "toujours", se protéger, frileux...

Explications : le pitch est simple, Batoul (dont le personnage est joué par la très belle Hayat Belhalloufi), jeune marocaine d'un milieu aisé, médecin à l'hôpital Averroès, tombe amoureuse de Hamza (Younès Megri), décorateur, quadragénaire divorcé, libre-penseur. La jeune femme est tiraillée entre la tradition et son élan amoureux pour un homme bien décidé à ne pas fonder une famille avec elle. Tout ça ressemble un tantinet à un roman photo, du moins au début du film, beaux acteurs un peu lisses, environnement bourgeois, intrigue amoureuse sans grande envergure. Mais au fur et à mesure que le film avance, la complexité grandissante n'est pas dénuée d'intérêt : Batoul ne parvient pas à rompre ; elle finira même par renouer avec Hamza, en pleine période de Ramadan, courant vers lui, voilée. Aziz Salmy, le réalisateur, insiste en sous teinte, doucement, sur cette diabolique tentation ... se servir du port du voile, pour passer incognito dans la ville, aux yeux de tous, un peu plus anonyme, un peu plus secrète, et vivre un amour fou, hors des règles établies. Le voile, cachant la vérité ? le film, en arrière-plan, joue avec cette tentation scandaleuse ; ce n'est jamais dit, jamais ouvertement exprimé, mais peu à peu l'idée crève l'écran ! le voile sensé préserver la chasteté, pourrait au contraire permettre de l'entâcher. Batoul, tout comme l'une de ses meilleures amies, s'essayera aussi au port de la perruque, masquant en partie son identité. 

femmesvoil.JPGDepuis 2008, date de sa sortie, "Amours voilées" a fait l'objet de violents débats. Il a été question d'interdire le film. Transgression, blasphème, provocation, les défenseurs de la tradition n'y vont pas de main morte. Pourtant, aucune voix ne s'élève contre le soi-disant bien fondé du personnage de Hamza. Ce consommateur de la Femme. Cet homme qui se prétend libre, puisqu'il refuse l'hypocrisie d'une certaine société traditionnelle, puisqu'il se moque des rites religieux, cet homme, cependant, tremble de peur à l'idée d'être enfermé à nouveau dans le rôle de mari et de père. Non au mariage, dit-il. Non à la paternité. Pas d'engagement. Car s'engager, c'est prendre un risque, hypothéquer son avenir, et finalement, allons plus loin, ne traversons jamais la rue, ça pourrait être dangereux, on risquerait l'accident, n'est-ce pas ? annas.JPGalors où est le vrai débat ? est-il sur le voile ? ou bien sur la fraîcheur qui n'est plus ? celle qu'on ne trouve plus chez l'homme rassis, confit, déjà, dans son expérience des femmes, et incapable d'envolées. Refaisant avec chacune de ses conquêtes ... les mêmes gestes, la même visite au centre commercial pour des emplettes de beaux vêtements, les mêmes restaurants, les mêmes mises en scène... Finalement, il reste dans cette petite société que passe en revue le film, Annas, l'amoureux sans retour, personnage simple, empêtré dans sa timidité, dans le respect de la foi religieuse, mais dont la grandeur éclate au grand jour. Voilà qui renverse les idées reçues. Le libre-penseur s'éloigne de l'écran et rapetisse, poor lonesome cowboy, il repart avec ses idées modernes convenues et prévisibles. Quant au falot personnage d'Annas (Aziz Hattab), a priori incapable de surprendre, sans caractère, il va s'affirmer dans les dernières minutes du film, grandir, le boulanger de Marcel Pagnol, une belle âme, en fait. Un film à voir, photographie d'une société intelligente, qui se cherche et qui réfléchit, qui débat. Une fois dépassée la première sensation, fugitive, de voir un téléfilm sentimental assez moyen, on découvre un angle de vue plus original qu'il n'y paraissait et on se prend au jeu. On se dit que c'est du bon cinéma.

Documentation sur le cinéma marocain :

CCMCentre Cinématographique Marocain : possibilité de télécharger une filmographie marocaine, de 1958 à 2008. Rubrique sur les différents festivals. Prochainement, en décembre 2010, Festival international du film de Marrakech.


panoramacinemaFNAC : DVD "Panorama du cinéma marocain", coffret de 5 films : "Wechma" de Hamid Benani, "Mirage" de Ahmed Bouanani, "La prière de l'absent" de Hamid Benani, film adapté d'un roman de Tahar Ben Jelloun, "Les Casablancais", d'Abdelkader Lagtaâ, et "Le cheval de vent", de Daoud Aoulad Syad.

 

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