Cosmétique de l'ennemi

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Georges Duhourcau et Jean-Luc MaletCosmétique de l'ennemi
Une pièce de théâtre tirée du court roman psychologique d’Amélie Nothomb, jouée samedi 4 avril 2009 au "Théâtre sous les arbres", au Port (Réunion).

Où il est question d’un certain Jérôme Angust, homme d’affaires bloqué dans un aéroport à attendre un avion. Et d’un dénommé Textor Texel, un importun venant s’imposer avec sa logorrhée habile insidieuse, qui peu à peu nous tient emprisonnés les uns et les autres, l’homme d’affaires médiocre et nous-mêmes, spectateurs, à attendre ses effets surprise et ses raisonnements élégants et cruels. Ses fourches caudines diaboliques. Sur le thème de « je est un autre » … sur la part cachée de notre être… un roman à lire absolument, pour la délectation à tirer de cette analyse épouvantable, une pièce à voir absolument, pour le rapide plaisir pris à suivre les visages dans ce dialogue entre l’homme banal et médiocre, et en lui, caché, le monstre brillant violeur et assassin qui ne veut plus s’étouffer … désolée, je ne veux pas dévoiler l'intrigue, je n'en dirai pas plus... qu'on sache juste qu'il s'agit d'un cas de conscience grave, d'un procès intérieur, de meurtre et de pulsions de viol, dans une atmosphère sombre où la tension va monter crescendo... Comment cette diablesse d’Amélie Nothomb a-t-elle pu concevoir deux tels personnages en un seul ? Le diable, c'est un homme, non ? pas une femme, quand même ... Et tiens, le personnage de Textor Texel, pourquoi l’a-t-elle imaginé hollandais ? serait-ce une allusion à l'opéra « Der Fliegende Holländer » de Wagner ? où l'on condamne la jeune et belle Senta lorsqu’elle s’éprend de la souffrance du capitaine hollandais du vaisseau fantôme ? "on" est bien plat, alors "on" est bien bête... Si vous souhaitez une fine analyse du bouquin « Cosmétique de l’ennui », je ne saurais trop vous conseiller le texte de Laureline Amanieux sur écrits-vains.com. Cette Amélie Nothomb, rien à faire, même diablesse, nous met aux lèvres le sourire, nous révèle notre part espiègle et rebelle… rions à cette phrase du livre, décrivant Textor  : « Cosmétique, l'homme se lissa les cheveux avec le plat de la main » c’est plein d’humour… un rien puéril, un rien culture BD, « cosmétique »… oui, l’homme, ce Textor, a un de ces visages onctueux lisses,  onctuosité qui adhère à votre propre épiderme… pendant toute la pièce, il va nous oindre… (sourire), (diabolique sourire)…

Mais justement : la pièce dans tout ça ? passionnante, elle nous tient en haleine : une minute, j’ai bien cru que j’allais m’ennuyer,  un début de pièce, où tristement, nous spectateurs, constatons que nous allons réellement devoir attendre dans l’aérogare avec le personnage Jérôme Angust (joué par Jean-Luc Malet, que j'avais déjà vu dans une pièce à la mise en scène très originale "Yvonne, princesse de Bourgogne", de Witold Gombrowicz, un polonais...), une plombe au minimum, et rien à faire pour tuer le temps… Si … lui au moins, il prend un livre… Mais nous ?  seulement deux personnages sur scène ! on s’affole, on cherche l’heure dans le noir… J’ai craint, oui, j’avoue, comme dans certains téléfilms français qui transpirent l’ennui, voix blanches, intrigues malhabiles, comédiens atones. Or là, c’est l’inverse. C’est même très surprenant ! plus que surprenant, même, les deux comédiens qui jouent Jérôme Angust et Textor Texel ont curieusement non pas seulement les costumes des personnages… mais … le visage des personnages ! Je m’explique : Jérôme Angust, savamment torturé par Texel, c’est donc à la ville le comédien Jean-Luc Malet, visage émacié en lame de couteau, taillé à la serpe vive, anguleux oui, torturé, noué, grand maigre et sec. Quant à l’autre, Textor Texel, hollandais, le rôle est tenu par un homme au visage lisse, comme le personnage ! Les traits purs, l’arrête du nez fine et les joues pleines : Georges Duhourcau.

Je suis restée un peu après la fin, et par chance, les deux comédiens se sont montrés, après avoir retiré leurs costumes et nettoyé leurs visages… M'approchant tout doucement de Textor Texel au milieu de la foule, je lui lance encore sous la colère « vous êtes détestable », consciente que pour le comédien, dans ce contexte, c’est un réel compliment. Mais quoi ? au lieu de persister à être détestable comme le voudrait son rôle, l’homme me répond d’un sourire gentil ! le regard bon et pur ... Alors dommage, vraiment dommage, je m’avise que son visage a changé et ... qu’il n’est plus Textor. Pourtant c’est bien le même visage, le seul visage possible pour Textor, mais à présent habité de douceur. Mon regard va alors vers Jérôme Angust, taillé à la serpe, en pointe comme une étrave de paquebot, mais débarrassé du joug de Textor, lui, il reste encore un peu lui-même, lui, ce meurtrier, enfin, je ne suis plus très sûre de mon affirmation …

Diderot et les comédiensOù s’arrête la scène ? où s’arrête le virtuel ? et où, la part sombre de moi ? de lui ? de vous ? et celle du comédien ? Dans Diderot, Paradoxe sur le comédien, il est dit tout ce qui me fait dégringoler du rêve, moi, encore midinette, moi trop bon public, parfois, tellement que je ne peux croire à l’envers du décor : « l’acteur s’est longtemps écouté lui-même ; c’est qu’il s’écoute au moment où il vous trouble, et que tout son talent consiste non pas à sentir, comme vous le supposez, mais à rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment que vous vous y trompez. Les cris de sa douleur sont notés dans son oreille. Les gestes de son désespoir sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace. Il sait le moment précis où il tirera son mouchoir et où les larmes couleront ; attendez-les à ce mot, à cette syllabe, ni plus tôt ni plus tard. Ce tremblement de la voix, ces mots suspendus, ces sons étouffés ou traînés, ce frémissement des membres, ce vacillement des genoux, ces évanouissements, ces fureurs, pure imitation, leçon recordée d’avance, grimace pathétique, singerie sublime dont l’acteur garde le souvenir longtemps après l’avoir étudiée, dont il avait la conscience présente au moment où il l’exécutait, qui lui laisse, heureusement pour le poète, pour le spectateur et pour lui, toute liberté de son esprit, et qui ne lui ôte, ainsi que les autres exercices, que la force du corps. Le socque ou le cothurne déposé, sa voix est éteinte, il éprouve une extrême fatigue, il va changer de linge ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble, ni douleur, ni mélancolie, ni affaissement d’âme. C’est vous qui remportez toutes ces impressions. L’acteur est las, et vous tristes ; c’est qu’il s’est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener. S’il en était autrement, la condition de comédien serait la plus malheureuse des conditions ; mais il n’est pas le personnage, il le joue et le joue si bien que vous le prenez pour tel : l’illusion n’est que pour vous ; il sait bien, lui, qu’il ne l’est pas. » (*)Oh non, pas ça, moi j’en veux encore, du spectacle, même après le lever du rideau… longtemps après que les poètes ont disparu, leur chanson court toujours dans les rues, n’est-ce pas ? … alors je le redis, Textor, vous êtes dé-tes-table !

photo azenda.fr : JL Malet alias Jérôme Angust(*) Sur la condition de comédien selon Diderot, commentaire de mon amie Lydia :
"Là est le problème. Sommes-nous les seuls à nous prendre au jeu ? Le comédien est cette espèce de funambule qui marche sur le fil instable du réel et de l'imaginaire. Qui peut assurer que, le spectacle fini, il se débarrasse de son personnage comme d'une vieille défroque ? Qui se rend compte qu'il s'empêtre parfois dans un collant qui lui colle à la peau plus que sa vraie peau, dans un justaucorps tellement étroit qu'il étouffe en essayant de l'arracher, avec un masque dont l'élastique  revient le gifler tellement il le plaque sur ses
émotions pour n'en rien laisser paraître ; Distance, recul, comme dans la vie.

Malet est peut être et lui et son personnage. Ce n'est peut être pas un bon comédien  justement dans le sens où Diderot l'entend. C’est lui qui met ce qu'il est dans des personnages qu'il interprète magnifiquement parce qu'il est ces personnages. Mais alors quelle douleur ! Comment ne pas tomber dans le trouble psychiatrique. ? Un comédien,  au même titre qu'un psy, ne devrait-il pas se soumettre à une analyse? C'est un art dangereux. Puisque tu peux entrer dans la peau du personnage, tu peux y rester emprisonné. Je pense à tous ces acteurs et ces comédiens qui y ont laissé leur raison, leur équilibre." (...) 


Leslie Caron, dans LiliPetit apparté en vrac : sur la question de l’inconscient ennemi intérieur, j’ai une interrogation, non pas une facile genre « qu’y a-t-il de l’autre côté du décor ? », mais plus exactement « quoi, de l’autre côté de quoi ? », hein, Lewis Carroll ? de l’autre côté du miroir, il y a moi, de chaque côté du miroir, c’est encore moi. Ainsi que côté cour et côté jardin, ainsi que des deux côtés de l'écran. Ne mettons-nous pas une part de nous-mêmes dans ce que nous regardons sur la scène ou sur l'écran ? Je ne peux m’empêcher d’évoquer ce magnifique film de Charles Walters, « Lili », 1953, où Leslie Caron, petite paysanne venue travailler avec les gens du cirque, nourrit une relation sincère et profonde avec une marionnette, en se fichant volontairement de l’envers du décor. Adorable Lili naïve, au cœur simple et, sans méfiance, offert aux prédateurs … que lui arrivera-t-il ? la part sombre du coureur de jupons qui la manipule, va-t-elle la détruire ? eh bien, vous le savez, les américains aiment le happy end, l’omniprésente poursuit of happyness, c’est ainsi : il vous arrive alors, spectateurs impliqués, que Leslie Caron par sa candeur et son amour, fait fléchir le plus sombre de l’envers du décor. Tiens-le toi pour dit, Textor Texel ! pas de meurtre, non, pas de viol, c’eut été si facile dans le cas de la tendre Lili, mais non, juste des vaches dans les près, des petites fleurs dans les cheveux, des papillons sur ces fleurs, adieu la part sombre de nous même… le monde est beau, même lisse sans la moindre anicroche qui pourrait lui donner du chien, le monde est beau, parce qu’on l’a dit et parce qu'on l'a voulu …  

 

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Luna 10/06/2011 11:49



J'aime beaucoup Amélie Nothomb et jusqu'à présent je n'avais jamais découvert son livre "Cosmétique de l'ennemi", enfin jusqu'à il y a trois semaines : une sacrée découverte !


Je me suis vraiment demandée ou est-ce qu'elle cherchait à nous emmener... C'était totalement tordu et improbable : comment se fait-il que les gens autour ne remarquent rien ?


La chute est totalement incroyable : jamais je n'aurais pensé à ça, même si deux trois indices nous mettaient sur la bonne voix... J'aime beaucoup cette folie douce qu'on retrouve dans la plupart
de ces textes : avec elle, on peut se permettre de tout imaginer, j'adore ça !


 


Si ça t'intéresse, je viens de publier mon avis sur ce livre sur mon blog...


Joli article, je reviendrais ;)


Bonne continuation !!